Et si nous étions surtout victimes de nos interprétations ?

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Et si nous étions surtout victimes de nos interprétations ?

 Dans beaucoup de situations de la vie – et notamment de la vie professionnelle – nous rendons facilement l’autre responsable de nos difficultés. Quoi de plus logique en apparence ? Quoi de plus habituel ? Quoi de mieux partagé ? Sans préjuger bien sûr de situations plus complexes ou plus douloureuses, force est pourtant de constater que – très souvent – ce sont nos propres interprétations qui nous font le plus souffrir en vérité. Parce que nous interprétons sans cesse le monde qui nous environne… et que nos interprétations le créent sans cesse en retour !

Je pense donc je me méfie…
 
  Imaginons une situation très simple… Vous avez depuis peu un nouveau boss et vous avez du mal à communiquer avec lui (elle). Il est froid, c’est vrai, compétent, intègre, mais moins agréable que son prédécesseur, plus distant, plus secret, il parle peu, donne peu d’infos, vient peu vers vous. Vous avez ainsi vite le sentiment qu’il ne vous considère pas et vous lui en voulez de ne pas vous accorder plus d’attention. Votre propre attitude se tend, devient méfiante, défensive, fermée. La relation se dégrade et vous en souffrez. En réalité, il est aussi timide et mal à l’aise, face à des équipes qu’il ne connaît pas et dont il sent bien qu’elles le jaugent et le comparent en permanence. Donc il se protège et se renferme, persuadé qu’on ne l’aime pas (depuis toujours peut-être). Vous interprétez son attitude, il interprète la vôtre en retour. La somme de ces interprétations crée une distance, la distance une méfiance, la méfiance une porte ouverte à l’agressivité, au doute, au mépris, donc à la tension, à l’incompréhension, à l’échec. Parce que nous oublions trop souvent que l’autre est un autre et qu’il ne fonctionne ni comme ni pour nous. Comme nous oublions que notre propre attitude impacte directement la relation que nous avons avec lui. Parce que nous nous sentons jugés même quand nous ne le sommes pas. Ou quand le jugement de l’autre – qui n’appartient qu’à lui - n’est d’aucune importance réelle en vérité…
 
Je me méfie donc j’interprète…
 
  Plus simplement encore, imaginez en effet que « l’autre » (boss, collègue, client, associé, collaborateur qu’importe… et ça marche aussi dans le privé bien sûr !) vous adresse au détour d’une conversation anodine une remarque que vous jugez blessante… Il (elle) a manqué d’attention à votre égard, peut-être même de respect. Peut-être était-ce maladresse se sa part. Peut-être excès de tension. Peut-être êtes-vous la victime collatérale d’un conflit qui ne vous concerne en rien. Peut-être avez-vous projeté sur les mots qu’il a employé une intention qui ne les concerne pas. Et peut-être était-il effectivement mal intentionné ici, par envie de dominer, par jalousie ou par aigreur, besoin d’exprimer sa mauvaise humeur ou de projeter ses angoisses. OK. Mais est-ce vraiment la question importante au fond ? Le plus important n’est-il pas de savoir plutôt comment vous, vous allez réagir ? En l’agressant en retour, sûr(e) de votre bon droit puisqu’il vous a agressé(e) sans motif ? En emportant l’offense avec vous pour la nourrir, en souffrir et vous en indigner ? En l’acceptant pour vous en dévaloriser, comme vous l’avez toujours fait ? Ou en la regardant avec distance et en la laissant s’évanouir de son insignifiance ? Allez-vous laisser l’autre piloter votre humeur et manipuler vos émotions ? Ou allez-vous rester serein(e) face à l’agression supposée ? Car une remarque n’est blessante que si on veut bien la considérer comme tel. L’autre ne peut me toucher que si je lui en donne le pouvoir. Pourquoi donc lui faire cet honneur ici ?

J’interprète donc je crée…
 
Et ce d’autant que la vie en commun au fond est un pari permanent. Si je rentre dans une boutique en pensant que le vendeur (la vendeuse) est un(e) imbécile, parce que c’est ainsi que j’ai interprété la dernière fois sa lenteur et son manque de disponibilité (mais que sais-je en vérité de sa vie, de son état de fatigue, de ses problèmes d’argent, de l’heure à laquelle il a dû se lever le matin pour venir à la boutique ?), je vais le créer comme tel dans la relation qu’il entretient avec moi, le rendant facilement maussade, inquiet, agressif ou arrogant. Si à l’inverse je préfère choisir d’interpréter plutôt son sourire, même timide, pour une marque de sympathie, ce que je vais générer dans l’interaction est d’une toute autre nature. Peut-être être est-il en même temps lent et sympathique, angoissé et soucieux de bien faire, maladroit et gentil, tout cela est très relatif, et il ne m’appartient pas d’en juger, d’ailleurs pourquoi faire en vérité ? Je ne suis pas son boss et je ne cherche pas à le recruter. Ce qui est seulement certain, c’est qu’il est un pari plus positif que l’autre ! Tant qu’à créer le monde en permanence par la manière dont nous l’abordons… autant le rendre plus souriant, non ?

  
Car si la façon dont je vis les choses conditionne la manière dont elles sont reçues, donc la manière dont elles sont rendues, autant assumer d’emblée sa part de responsabilité. Sans attendre que l’autre soit le premier à s’en saisir. Sinon la spirale se déroule, encore, et encore, et toujours… Combien de conflits – individuels ou collectifs - ne sont ainsi que des erreurs d’interprétations en cascades ? Qui s’enchaînent, se justifient, se complètent, se rationalisent… et finissent seulement par corrompre des situations qui auraient pu être simplement mieux équilibrées et plus détendues.
 
Pour bien vivre au travail… et si nous cessions donc d’interpréter sans cesse ? L’autre est un autre et je suis ce que je suis. Il peut m’apporter beaucoup si nous savons échanger. Il ne peut rien m’enlever si je ne lui en donne la possibilité
didier goutman
Didier Goutman,
Consultant en communication et en ressources humaines, recruteur et coach, il accompagne chaque jour des individus, des libéraux, des managers, des dirigeants dans leurs réflexions sur leur place, leur posture, leur trajectoire, leur développement…
donc aussi leur manière de mieux vivre la relation à « l’autre », le pair, l’associé, le boss, le salarié. Il est ainsi le co-auteur (avec Juliette Allais) de « Trouver sa place au travail » (Editions Eyrolles, 2012 / Livre de Poche, 2015)
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